Gérard Larcher, ministre délégué aux relations du travail, vient de lancer «la réforme et la modernisation» de l’inspection du travail. Dans un ministère qui ne contient même plus le mot «travail» dans son titre - puisqu’il est Ministère de l’emploi et de la cohésion sociale -, on craint le pire quand on fait le constat permanent de toujours moins de droit pour les salariés, de la multiplication des contrats qui exonèrent les entreprises de cotisations sociales, et des pratiques administratives du Ministère sur les agents de contrôle de l’inspection du travail. Edifiante administration en charge de l’application du droit qui peine à les mettre en pratique en son propre sein et qui ne sait toujours pas donner sa place à l’inspection du travail.
L’appareil d’Etat doit se moderniser dans le sens du meilleur service possible rendu au public et la casse de cet appareil ne se fera pas au profit de l’usager. L’inspection du travail est un corps de contrôle à part. En effet, de par les fonctions qu’il occupe, il est susceptible de sanctionner les infractions qu’il constate dans de grandes entreprises, économiquement et politiquement puissantes, ou auprès d’employeurs d’entreprises moyennes ou petites, mais influents politiquement. La main d’œuvre étant la matière première du libéralisme, le sujet est sensible.
Pour permettre aux agents de l’inspection du travail de faire leur travail, la France est signataire de la convention N°81 de l’Organisation Internationale du Travail consacrée au statut et prérogatives de l’Inspection du travail. Elle interdit notamment les «influences extérieures indues» sur ses agents, leur confère un statut qui assure leur stabilité et leur donne des compétences étendues en matière de contrôle.
La faiblesse des effectifs alliée a une culture politique ambiante tout à fait défavorable au droit du travail conduit à la multiplication des situations d’obstacle aux contrôles, d’incivilités voire de violence sur les agents dont l’assassinat de deux agents de contrôle en septembre 2004 en Dordogne a été la plus effroyable illustration. Les interventions, ces fameuses «influences extérieures indues» d’employeurs délinquants, mais néanmoins influents auprès du pouvoir, se multiplient pour tenter de se soustraire aux contrôles ou à leurs éventuelles conséquences.
Ces agissements sont pourtant sanctionnés à l’article 433-3 du code pénal qui punit de dix d’emprisonnement et 150.000 € d’amende «les agissements visant obtenir d’une personne dépositaire de l’autorité publique qu’elle s’abstienne d’accomplir les actes de sa fonction».
Traité de façon honteuse par les médias français et par les politiques, l’assassinat des deux agents de contrôle marquera durablement l’inspection du travail. Ses effectifs esseulés, abandonnés du soutien de la hiérarchie qui semble soupçonner en permanence les agents de l’inspection du travail au lieu de valoriser le travail dévoué de ce petit millier d’agents. On est bien loin du «36 Quai des orfèvres» où la hiérarchie semble «vivre» le boulot de ses agents et le vivre avec eux.
Une rumeur persistante dans les services de l’inspection du travail suggère d’ailleurs qu’un long passage en son sein a tendance à faire s’amenuiser en proportion les chances de l’agent en section d’être promu au choix. Bruits de couloir à tous coups…
L’état du dialogue social entre son ministère et l’inspection du travail est en tous les cas au plus mal et cela ne date pas d’hier : une circulaire, dont l’auteur appartenait à la famille politique concurrente de celle qui détient le pouvoir actuellement, avait interdit en son temps la libre expression des inspecteurs du travail. Cette circulaire, toujours en vigueur et surnommée «circulaire ferme-ta-gueule» par les agents, retire la parole aux inspecteurs et contrôleurs au profit de la hiérarchie ministérielle, sous l’autorité des préfets. Cela se passe de commentaire.
Rapports, statistiques, réunions, les agents de contrôle en section passent le plus clair de leur temps à faire de la paperasse administrative. On pourrait y voir là un moyen de les forcer à être le moins possible dans les entreprises.
Le plan de «réforme» (les syndicats l’ont plutôt nommé de «casse») de l’inspection du travail prévoit un renfort du soutien de la hiérarchie du Ministère du Travail à l’inspection du travail.
Contrairement aux autres fonctionnaires, les agents de l’inspection du travail ne sont pas sous l’autorité du Préfet et sont, de plus, juges des suites qu’ils donnent à leurs constats : émettre de simples avertissements ou recommander des poursuites pénales. A l’inverse de la hiérarchie du Ministère du travail : inspecteurs et contrôleurs hors section, agents administratifs, directeurs adjoints, directeurs départementaux, directeurs régionaux sont sous la hiérarchie directe des préfets de département et de région, au même titre que tous les chefs de services déconcentrés de l’Etat.
Pour l’avancement, la notation, la logistique, l’inspection du travail est soumise à l’autorité hiérarchique. Donner plus de compétence à la hiérarchie dans les affaires de l’inspection du travail n’est elle pas une habile manœuvre qui pourrait déboucher sur des «influences intérieures indues» ? La hiérarchie, soumise à l’autorité du Préfet, donc du gouvernement en matière d’emploi, pourra t-elle faire longtemps le grand écart en préservant de façon absolue l’inspection du travail des demandes d’intervention d’une part, et en répondant à l’autorité hiérarchique comme tout fonctionnaire doit le faire d’autre part ? Les garanties manquent à l’appel sur ce volet.
L’inspection du travail, miroir de la société globale, en est aussi la vitrine. Elle est dépitée, esseulée, débordée de demandes de plus en plus exponentielles des salariés. Les renforts d’effectifs promis seront-ils suffisants à endiguer le phénomène ?
Mais c’est l’état de l’Etat qui est préoccupant. Avec le recentrage de ce dernier sur ses fonctions régaliennes (police, justice, armée), l’Etat perd son rôle de protecteur social des citoyens. Le premier motif pour lequel les hommes ont signé le «contrat social» est bien le regroupement de leurs forces en vue de la sécurité physique du groupe. Quand cette fonction est assurée (police, justice, armée), le collectif que représente l’Etat se dote de structures plus élaborées afin d’assurer la survie sociale des membres qui le compose. C’est l’Etat Providence.
Le libéralisme tend à découdre se tissu social, réglementé entre autre par le droit du travail, en faisant croire à un progrès social. Les cotisations sociales, improprement nommées «charges» par leurs détracteurs, sont le ciment du contrat social. Sans elles, pas de sécurité sociale. Sans sécurité sociale, plus d’hôpitaux, plus de remboursement, plus de consultation remboursée chez le médecin. On tente de nous présenter le «moins d’Etat» comme un progrès alors qu’il est un facteur indéniable de régression sociale.
Au contact quotidien de ces angoisses sociales qui touchent une majorité de salariés, l’inspection du travail ressent également la défiance de certains mouvements d’employeurs à laquelle l’Etat ne répond rien, laissant planer tous les soupçons sur ce silence.
Le Code du travail, reflet de l’évolution et du progrès social, doit trouver sa pleine et entière application. L’Europe doit s’élever à sa hauteur et non s’abaisser au niveau des lois sociales nationales les plus défaillantes. L’application du droit du travail doit être affirmée avec la même force par les pouvoirs publics qu’elle l’est pour le code de la route. L’inspection du travail, dans le progrès social, est un enjeu majeur. L’intérêt que montreront les citoyens à l’égard de ce corps de fonctionnaire est essentiel et son sort sera indissociable des progrès ou des échecs à venir en matière de droit et de dignité des travailleurs.