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Thomas Barba, 53 ans, délégué CGT à la Poste.


Rédigé le Samedi 30 Septembre 2006 à 14:32 | Lu 2070 commentaire(s)


Acharné et virtuose en droit du travail, il amasse les victoires aux prud'hommes, dont celle de la factrice qui avait enquillé 574 CDD.


Thomas Barba, 53 ans, délégué CGT à la Poste.
Selon que vous serez à la direction de la Poste ou distributeur précaire du courrier dans le département du Tarn, vous le jugerez «bête noire des DRH» ou «Zorro des CDD». Thomas Barba, cadre maison et délégué CGT du personnel, est effectivement la «bête noire» de ses collègues de la direction albigeoise : «Il est efficace cet animal ! Mieux aurait valu pour nous l'avoir de notre côté.» Il a aussi refait en rose la vie de bouts de chandelles de cette guichetière remplaçante, mère célibataire de deux enfants : «Toute une vie d'économies n'aurait pas suffi à accumuler la somme que monsieur Barba m'a fait gagner aux prud'hommes.»

A 53 ans, il a le visage presque poupin des gens qui ont traversé une vie sans histoire, sans patte d'oie au coin de l'oeil ni rictus au coin des lèvres. «Je suis un guerrier, dit-il pourtant. La médiocrité m'humilie.» Le syndicaliste, avocat des salariés, n'a pas le physique buriné qu'on attribue d'ordinaire aux combattants du social. «Des procès contre mon employeur, j'ai dû en gagner une quarantaine», raconte-t-il. Mercredi, il a encore obtenu 62 000 euros devant les prud'hommes pour cette factrice de Marssac-sur-Tarn qui a accumulé 574 CDD en dix-neuf ans ( Libération d'hier). «La précarité, reprend-il , ce n'est qu'un mot dans la bouche des gestionnaires en charge des 300 000 postiers de France. Moi, je la ressens de l'intérieur. Parce que je l'ai vécue.» Il débite ces mots sans masque de comédie, comme il parlerait de la pluie et du beau temps.

Thomas Barba n'a pas non plus le physique de l'écorché vif qu'il est vraiment. «J'ai été étranger partout jusqu'à l'âge de 20 ans. A l'école, quand je suis arrivé en France, à l'armée, chez les marsouins du 22e d'infanterie de marine, et au travail.» Il est aujourd'hui le papa d'une grande fille infirmière et sa benjamine prépare son droit, mais il n'avait que 12 ans quand son père à lui a disparu. Un moment d'arrêt : «Je le cherche encore.» Le petit Tomás, qui n'avait pas encore de h à son prénom, est né en 1953 à Camas, à côté de Séville, dans une Andalousie encore faite de pierres sèches et de transports à dos d'ânes. Son grand-père maternel est mort de chagrin républicain en 1936 à l'arrivée des légions de Franco. Son grand-père paternel décède à peine plus tard, fusillé avec trois de ses frères pour avoir été repéré comme n'allant jamais à la messe.

Il avait 10 ans quand son coiffeur de père et sa couturière de mère ont choisi l'émigration économique, pour devenir maçon et ouvrière à l'usine de la Viscose à Albi. «Nous habitions alors dans le quartier dit de la Petite Espagne, à La Madeleine, avec des Torres et des Rubio pour voisins.» Une anecdote lui revient qui l'éclaire soudain : «Après ma naturalisation en 1972, nous étions sur les ramblas à Barcelone à hauteur de l'hôtel Rey, quand mon oncle José m'a envoyé un formidable coup de pied aux fesses en me demandant si je voulais nous envoyer en prison : j'étais en train de siffloter machinalement la Marseillaise .» Il ne fume pas, il ne tripote pas ses cheveux blancs. Il se torture sans cesse le neurone mais sans jamais qu'il y paraisse. «Le début de tout, lâche-t-il tout à trac , c'est le courage.»

Il faut un temps pour se rendre compte qu'il ne fait pas allusion aux chants républicains sifflotés sous les képis de la Guardia Civil mais qu'il est déjà revenu à l'actualité syndicale la plus récente : une gamine de 14 ans vient de se pendre à Albi. De la même façon qu'elle avait vu son père cadre supérieur de la Poste le faire six mois auparavant. Trente cadres départementaux ont préparé une pétition pour dénoncer ce fait auprès de leur direction . «Mais au final, pas un seul ne l'a signée», raconte-t-il. Il marque encore une pause : «J'ai vu là tout ce que je ne voudrais jamais être.» Il fut magasinier, réceptionniste dans un hôtel et métallo avant de devenir postier, au tri d'abord puis aujourd'hui inspecteur, cadre commercial et administratif de 2e niveau, payé 2 500 euros brut. «Mais je me suis toujours insurgé, moi.» Il est détaché au syndicat CGT de la Poste depuis 2000.

Il a aussi été étudiant à l'institut d'études politiques de Toulouse. Là, s'il a lu Montherlant, il s'est abonné à la Revue juridique et sociale des éditions Lefèbvre et a quasiment appris par coeur le code du travail. «Cet homme peut être de mauvaise foi, explique-t-on à l'agence régionale de communication et d'information du groupe la Poste. Mais il est très au fait de ses dossiers et de la législation.» Du coup, les cadres tarnais, ses confrères, ont tendance à le fuir. «Je ne suis pas apprécié , convient Thomas Barba. Mais je suis respecté.» Aussi bien noté qu'on puisse l'être dans un établissement public, il connaît tout de la maison : le tri, la direction de brigades, l'encadrement de bureaux... Mais c'est avant la fonction publique, quand il a débuté en 1974 aux aciéries du Saut du Tarn près d'Albi, qu'il a appris le syndicalisme. «A cause d'un type qui nous a fait débrayer sans déposer de préavis de grève», se souvient-il. Cette négligence a rendu l'arrêt de travail illégal. Et Barba, qui avait suivi le mot d'ordre, s'est vu rétrogradé aux fours, «un enfer à 1 530 degrés qu'on remplissait à la pelle».

Il s'est dit ce jour-là que la connaissance du droit valait aussi bien que «la mythologie du grand soir et du poing levé». Il est résolument «de gauche», mais il s'accorde toujours le droit de réfléchir. «A la CGT, on me dit qu'il faut faire jouer le rapport de force. Mais le rapport de force, on ne l'a plus», juge-t-il. Sauf, peut-être, à la barre des tribunaux. Son syndicat en a fait son conseiller juridique, depuis 1979.

Il peut être bavard. Mais il revient vite à ses postiers. Et surtout ses postières, parce que «les femmes sont souvent les premières victimes de la précarité». Lui restent «en travers de la gorge» la plaidoirie d'un avocat de la Poste traitant de «menteuse» une salariée réclamant un rattrapage de salaire, et le sort fait à cette mère de famille remerciée à 58 ans parce qu'après restructuration «on n'avait plus besoin d'elle». S'il était adepte de l'église de ce prêtre ouvrier, voisin de laminoir au Saut du Tarn, il dirait aujourd'hui des patrons de la Poste qu' «il faut leur pardonner car ils ne savent pas ce qu'ils font». Mais comme il est cégétiste et fils de réfugié de l'Espagne de Franco, il dit qu' «il ne faut surtout pas les laisser faire».

La Poste fait savoir que «les CDD ne sont plus une méthode de gestion des personnels depuis les accords de Vaugirard en 1993». Le délégué Barba veut bien le croire, mais il ne considère pas que cela vaille solde de tout compte. «Je n'oublie pas, moi, ceux qui, avant ces accords, ont connu une carrière chaotique et en pâtissent à l'heure de la retraite.» Il souffle : «On peut comprendre qu'une entreprise soit sans cesse à la recherche du profit, et que les patrons abusent de leur pouvoir en ce sens...» Ce serait, dit-il, «dans la nature humaine» . Mais, dans le monde philosophique sans prétention de Thomas Barba, il est aussi dans la nature humaine que certains y «résistent toujours».

Thomas Barba en 5 dates :
11 avril 1953 Naissance en Espagne
Février 1963 Arrivée à Albi
1983 Tri postal à Paris
1991 Obtention du concours d'inspecteur des postes
27 septembre 2006 Gagne le procès de la factrice aux 574 CDD


Gilbert LAVAL

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