Une décision judiciaire qui remet la polyexposition au centre du débat
Le sujet a été remis en lumière à la suite d’une décision rendue le 3 juillet 2026 par le pôle social du tribunal judiciaire de Bayonne.
Selon les éléments rendus publics par le cabinet ayant accompagné la salariée, le tribunal a reconnu l’origine professionnelle du cancer du sein d’une ancienne hôtesse de l’air ayant travaillé pendant trente ans chez Air France. Le jugement a notamment pris en compte plusieurs expositions : travail majoritairement de nuit, exposition durable aux rayonnements ionisants et tabagisme passif pendant près de onze ans.
Il faut être précis.
Cette décision ne signifie pas que tout cancer du sein survenu chez une salariée travaillant de nuit devient automatiquement une maladie professionnelle. Il s’agit d’une décision rendue au regard d’une situation individuelle, d’une carrière précise et d’un ensemble d’expositions déterminées.
Mais cette affaire rappelle une réalité beaucoup plus large :
un risque professionnel ne se comprend pas toujours correctement lorsqu’on l’analyse seul.
Et c’est précisément là que le DUERP doit évoluer.
Qu’est-ce qu’une polyexposition professionnelle ?
L’INRS définit les polyexpositions comme des expositions simultanées ou séquentielles à plusieurs nuisances, pouvant être chimiques, biologiques, physiques, liées à l’activité physique ou encore associées à des facteurs organisationnels et psychosociaux.
Autrement dit, un salarié ne travaille pas « dans le risque bruit », puis « dans le risque chimique », puis « dans le risque RPS ».
Il travaille dans une situation où plusieurs facteurs peuvent être présents en même temps.
Par exemple :
bruit + solvants ;
travail de nuit + substances chimiques ;
manutention + pression temporelle ;
chaleur + port d’équipements de protection ;
travail isolé + charge émotionnelle ;
contraintes physiques + risques psychosociaux.
L’INRS souligne que, dans certains cas, ces facteurs peuvent interagir entre eux et produire des effets différents de ceux observés pour chaque exposition considérée séparément.
C’est ce qui rend la polyexposition si importante pour la prévention.
Le DUERP est-il encore trop souvent construit risque par risque ?
Dans de nombreuses organisations, le DUERP est structuré sous forme de tableau.
Une colonne « risque ».
Une colonne « cotation ».
Une colonne « mesure existante ».
Une colonne « action ».
Cette méthode est utile.
Mais elle peut aussi produire un effet pervers : isoler artificiellement des expositions qui, dans le travail réel, sont indissociables.
Prenons un exemple.
Un salarié travaille :
de nuit ; en horaires irréguliers ; dans un environnement bruyant ; avec des produits chimiques ; sous contrainte de délais ; avec une forte charge physique.
Un DUERP classique peut parfaitement faire apparaître six lignes.
Mais la vraie question devient :
Quelles sont les conséquences de cette combinaison sur la santé du salarié ?
Et surtout :
Nos mesures de prévention sont-elles construites à partir de cette combinaison ou uniquement risque par risque ?
Le Code du travail impose déjà une évaluation globale des risques
L’article L.4121-1 du Code du travail impose à l’employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs.
Ces mesures doivent comprendre des actions de prévention, d’information et de formation ainsi qu’une organisation et des moyens adaptés.
L’article L.4121-3-1 précise que le DUERP doit répertorier l’ensemble des risques professionnels auxquels sont exposés les travailleurs et assurer la traçabilité collective de ces expositions.
Cette formulation est importante.
Le texte ne dit pas que l’employeur doit seulement dresser une liste de dangers.
Il doit évaluer les risques auxquels les travailleurs sont exposés dans leurs situations réelles de travail.
C’est précisément pourquoi la polyexposition doit être intégrée à l’analyse.
Pour le risque chimique, la prise en compte des effets combinés est devenue particulièrement explicite
L’INRS rappelle qu’en matière de polyexposition chimique, la prise en compte des effets combinés de plusieurs agents chimiques dans l’évaluation des risques est aujourd’hui une obligation réglementaire.
L’enjeu est très concret.
Deux produits chimiques peuvent être individuellement sous leurs valeurs limites et pourtant produire, ensemble, un effet plus important ou différent.
L’INRS met d’ailleurs à disposition des outils comme MiXie France pour aider à repérer les situations de coexposition chimique présentant un risque potentiel.
Pour les entreprises, cela signifie que le DUERP ne devrait pas seulement répondre à :
« Quelles substances utilisons-nous ? »
mais aussi :
« Quelles substances les salariés utilisent-ils ou rencontrent-ils simultanément ? »
La polyexposition ne concerne pas seulement les produits chimiques
Ce serait une autre erreur de réduire le sujet à la chimie.
L’INRS insiste au contraire sur une approche beaucoup plus large.
Les polyexpositions peuvent associer :
risques physiques ; contraintes biomécaniques ; risques chimiques ; risques biologiques ; horaires atypiques ; contraintes organisationnelles ; facteurs psychosociaux.
L’exemple du secteur de la santé est particulièrement parlant.
Une étude de l’INRS a montré que, chez les professionnels de la santé et de l’aide à la personne, la combinaison de facteurs physiques et psychosociaux pouvait augmenter fortement le risque d’accident du travail.
Cela montre une chose essentielle :
il n’y a pas d’un côté les risques physiques et, de l’autre, les risques psychosociaux. Dans le travail réel, ils peuvent se renforcer mutuellement.
Travail de nuit : un exemple emblématique de polyexposition
Le travail de nuit est souvent classé dans le DUERP comme un risque à part entière.
Mais il peut aussi agir comme un facteur qui modifie l’effet d’autres expositions.
Un salarié de nuit peut être simultanément exposé :
à la fatigue ; à une diminution des temps de récupération ; à des contraintes physiques ; à des produits chimiques ; à une moindre présence de l’encadrement ; à davantage de travail isolé ; à des difficultés de conciliation vie professionnelle/vie personnelle.
L’INRS cite précisément les expositions associant substances chimiques et travail de nuit ou horaires atypiques parmi les situations de polyexposition étudiées.
La question devient donc :
Votre DUERP analyse-t-il le travail de nuit comme une simple contrainte horaire ou comme un élément qui peut modifier l’ensemble de la situation de travail ?
Le vrai changement méthodologique : partir des situations de travail
Pour mieux prendre en compte les polyexpositions, il faut parfois inverser la méthode.
Au lieu de commencer par :
Quels risques avons-nous ?
il peut être plus utile de demander :
Dans cette unité de travail, à quoi les salariés sont-ils réellement exposés au cours d’une journée, d’une semaine ou d’une carrière ?
Cette approche permet de reconstituer une situation complète.
Par exemple :
Poste : opérateur de production
Expositions :
bruit ; solvants ; travail posté ; port de charges ; cadence ; chaleur ; pression temporelle.
Le DUERP doit alors examiner non seulement chaque facteur, mais aussi leurs interactions possibles et leur accumulation.
La durée d’exposition compte autant que son intensité
La polyexposition doit aussi être pensée dans le temps.
Un salarié peut être exposé :
fortement pendant quelques minutes ;
modérément mais plusieurs heures par jour ;
faiblement mais pendant trente ans.
L’affaire de l’ancienne hôtesse de l’air illustre précisément cette dimension temporelle : le tribunal a examiné une carrière de plusieurs décennies et plusieurs facteurs d’exposition successifs ou simultanés.
C’est pourquoi la notion de traçabilité collective des expositions, inscrite à l’article L.4121-3-1, prend toute son importance.
Un DUERP ne doit donc pas uniquement refléter l’état du travail « aujourd’hui ».
Il doit aussi permettre de conserver la mémoire des expositions.
Maladie professionnelle : que se passe-t-il lorsque la maladie n’est pas dans un tableau ?
Le cadre juridique mérite ici d’être rappelé.
L’article L.461-1 du Code de la sécurité sociale prévoit qu’une maladie inscrite dans un tableau de maladies professionnelles bénéficie, sous certaines conditions, d’une présomption d’origine professionnelle.
Mais une maladie non désignée dans un tableau peut également être reconnue d’origine professionnelle lorsqu’il est établi qu’elle est essentiellement et directement causée par le travail habituel de la victime et qu’elle remplit les conditions prévues par le texte.
Dans ce type de dossier, l’analyse des expositions devient donc déterminante.
Et plus la carrière a été marquée par plusieurs facteurs, plus la capacité à tracer les expositions réelles devient essentielle.
Le CSE doit-il s’intéresser à la polyexposition ?
Oui.
Le sujet relève pleinement des missions du CSE en matière de santé, sécurité et conditions de travail.
Les élus ne doivent pas seulement demander :
« Le risque chimique est-il évalué ? »
Ils peuvent également poser :
« Quels salariés cumulent plusieurs expositions ? »
« Quelles unités de travail concentrent les facteurs de risques ? »
« Quels postes associent charge physique et RPS ? »
« Le travail de nuit est-il croisé avec les autres risques ? »
« L’historique des expositions est-il exploité ? »
« Le DUERP est-il construit à partir du travail réel ou d’une simple grille de risques ? »
Ces questions peuvent profondément améliorer la qualité du dialogue social.
Le DUERP doit devenir une cartographie des situations, pas seulement des dangers
C’est probablement le point central de cet article.
Un DUERP efficace devrait pouvoir montrer :
qui est exposé ;
à quoi ;
dans quelle situation ;
pendant combien de temps ;
avec quelles autres expositions ;
avec quels effets possibles ;
et quelles mesures de prévention sont mises en œuvre.
C’est beaucoup plus exigeant qu’une simple liste de risques.
Mais c’est aussi beaucoup plus proche du travail réel.
Comment intégrer la polyexposition dans votre DUERP ?
INSTANT CSE recommande une méthode en six étapes.
1. Cartographier les unités de travail
Identifier les métiers, postes et situations réellement homogènes en matière d’exposition.
2. Identifier les expositions principales
Risques chimiques, biologiques, physiques, organisationnels et psychosociaux.
3. Identifier les combinaisons
Quels risques sont présents simultanément ou successivement ?
4. Intégrer la durée et la fréquence
Ponctuelle, quotidienne, saisonnière ou tout au long de la carrière.
5. Évaluer les interactions
Lorsque les connaissances disponibles permettent d’identifier des effets combinés.
6. Construire des actions globales
Les mesures doivent agir sur la situation de travail, pas uniquement sur chaque facteur isolément.
Exemple : un service hospitalier
Prenons une équipe de soins de nuit.
Le DUERP pourrait faire apparaître :
manutention des patients ; horaires de nuit ; agressions ; charge émotionnelle ; interruptions fréquentes ; sous-effectif ; contraintes biologiques.
Chacun de ces risques peut être évalué séparément.
Mais le vrai sujet est peut-être la combinaison :
nuit + sous-effectif + manutention + exigences émotionnelles + interruptions.
Cette combinaison peut modifier la fatigue, l’attention, le risque d’accident et la santé psychique.
L’INRS a précisément montré que les expositions physiques et psychosociales pouvaient interagir dans le secteur de la santé.
Exemple : un atelier industriel
Autre situation :
bruit ; solvants ; chaleur ; cadence ; travail en équipe alternante.
Une prévention mono-risque peut conduire à traiter séparément :
EPI bruit, ventilation, hydratation, pauses, organisation des horaires.
Mais une approche polyexposition peut conduire à revoir plus largement :
l’organisation du poste, la rotation, la durée d’exposition, les horaires et les produits utilisés.
C’est souvent là que la prévention devient réellement efficace.
Le PAPRIPACT doit également refléter les polyexpositions
Pour les entreprises d’au moins 50 salariés, le DUERP doit déboucher sur un PAPRIPACT, conformément à l’article L.4121-3-1.
La question devient donc :
Nos actions de prévention répondent-elles à des risques isolés ou à des situations de travail complètes ?
Par exemple, si une équipe cumule bruit, fatigue, horaires atypiques et forte charge physique, il peut être plus pertinent de construire un plan d’action global que de multiplier quatre mesures séparées sans cohérence entre elles.
Cette logique rejoint directement l’approche développée par INSTANT CSE dans sa rubrique Santé au travail et QVCT, qui articule DUERP, PAPRIPACT, RPS et travail réel.
Une question à poser lors de la prochaine réunion du CSE
Le CSE peut demander :
« Quelles unités de travail de l’entreprise présentent aujourd’hui les principales situations de polyexposition et comment ces combinaisons sont-elles intégrées au DUERP ? »
Cette question oblige l’organisation à sortir d’une lecture strictement documentaire.
Elle permet également de construire une discussion beaucoup plus opérationnelle sur les priorités de prévention.
Le lien avec votre récent article sur l’inspection du travail
Cette réflexion prolonge directement notre article :
Inspection du travail : votre politique de prévention résisterait-elle à un contrôle ?.
Nous y rappelions qu’un DUERP conforme ne suffit pas si l’organisation n’est pas capable de démontrer la cohérence entre :
risques → actions → moyens → suivi → résultats.
La polyexposition ajoute une question supplémentaire :
Avons-nous identifié les risques correctement, ou les avons-nous artificiellement découpés ?
Pour les directions et les RH : un enjeu de prévention mais aussi de traçabilité
La polyexposition n’est pas seulement un sujet technique.
Elle engage également la capacité de l’entreprise à reconstituer :
les situations de travail ; les expositions ; leur durée ; les transformations de l’organisation ; les mesures de prévention prises.
Cette traçabilité devient particulièrement importante lorsqu’une maladie apparaît plusieurs années plus tard.
Une entreprise qui ne conserve aucune mémoire des expositions peut rencontrer de grandes difficultés pour comprendre l’histoire professionnelle d’un salarié.
Pour les élus : ne pas attendre la maladie pour poser la question
Le rôle du CSE n’est évidemment pas d’établir un diagnostic médical.
Il est de travailler sur les conditions d’exposition.
La bonne question n’est donc pas :
« Cette maladie est-elle professionnelle ? »
mais :
« Avons-nous identifié suffisamment tôt les situations susceptibles d’altérer la santé ? »
C’est précisément le cœur de la prévention primaire.
À retenir
La décision rendue à Bayonne ne crée pas une règle générale nouvelle.
Mais elle remet en lumière un principe essentiel de prévention :
les salariés ne sont presque jamais exposés à un seul risque à la fois.
L’INRS rappelle que l’approche mono-risque est souvent insuffisante et que la polyexposition doit être intégrée à l’évaluation afin d’obtenir une représentation plus réaliste des situations de travail.
Pour l’employeur, cela signifie revoir la manière dont les risques sont cartographiés.
Pour le CSE, cela signifie poser des questions plus transversales.
Pour les préventeurs, cela signifie chercher les interactions.
Et pour l’entreprise dans son ensemble, cela signifie passer d’une logique :
un risque = une action
à une logique plus proche du terrain :
une situation de travail = plusieurs expositions = une prévention globale.
La vraie question devient donc :
Sources utilesVotre DUERP décrit-il réellement le travail… ou seulement une liste de risques ?
Article L.4121-3-1 du Code du travail – DUERP et traçabilité des expositions
Article L.461-1 du Code de la sécurité sociale – reconnaissance des maladies professionnelles
INRS – Polyexpositions : ce qu’il faut retenir
INRS – Polyexposition chimique : quels outils pour la prendre en compte ?
INRS – Polyexposition dans le secteur de la santé et de l’aide à la personne