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« Notre organisation du travail est basée sur des techniques de management brutales »

Rédigé le Mardi 10 Février 2009 à 15:37 | Lu 1328 fois modifié le Mardi 10 Février 2009 - 15:39


Marie Pézé est psychologue clinicienne et auteur du livre "Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, Journal de la consultation Souffrance et Travail (1997-2006).


« Notre organisation du travail est basée sur des techniques de management brutales »
Capital.fr : Après les tickets restaurant, les entreprises distribuent des tickets Psy, Pensez-vous que cela va dans le sens d'une meilleure prise en compte de la souffrance des salariés ?
Marie Pezé :Il y a en France 50 services spécialisés et 20 consultations « souffrance et travail ». Tous sont pris en charge par la sécurité sociale. Avec ces tickets les entreprises montrent qu’elles ont pris en compte leur obligation légale de préserver la santé mentale de leurs salariés. Mais c’est de la démagogie, car nous avons déjà tout ce qu’il faut.
De plus cela pose de vrais problèmes déontologiques. Comment va-t-on garantir la confidentialité des salariés demandent ces chèques à leur entreprise ? Ne risquent-ils pas d’être fichés comme des éléments faibles? Et vers qui seront-ils envoyés? Si ces tickets servent à nourrir des coaches, je n’en vois pas l’intérêt.
Surtout ces carnets de tickets confortent l’idée que 10 séances de psy suffisent à guérir un salarié. Or 10 séances c’est juste suffisant pour aider quelqu’un qui souffre à s’adapter. On continue à adapter l’Homme à son travail et non l’inverse.

Capital.fr: Comment les conditions de travail se sont-elles dégradées?
Marie Pezé: Depuis une quinzaine d’années nous constatons une hausse des pathologies psychiques. Cela correspond à la mise en place d’une organisation du travail basée sur des techniques de management brutales. Les rythmes se sont intensifiés. On emploie des moyens primitifs pour faire pression et accroître les rendements des salariés. Nous sommes dans le tout quantitatif, dans une logique de gestionnaire. Les salariés viennent dans nos consultations car ils sont affectés par le sale boulot qu’ils doivent accomplir. Ils doivent donner toute leur énergie pour réaliser une tâche le plus vite possible, avec peu de moyens et peu importe le résultat. L’objectif est que le travail soit fait et non qu’il soit bien fait.
A la lecture des guides de management, on constate que tout cela se fait avec le consentement de l’encadrement.

Capital.fr: Vous estimez que les cadres sont responsables car ils mettent en œuvre cette organisation du travail. Ne sont-ils pas touchés par les mêmes pathologies psychiques que les autres salariés?
Marie Pezé: Jusqu’à une période récente les cadres étaient les seigneurs des entreprises, ils étaient choyés. Comme ils étaient la courroie de transmission entre la direction et les employés, ils ont adhéré aux techniques qu’on leur demandait d’appliquer pour obtenir de meilleurs résultats. Etre un leader c’est être un homme ils ont donc adopté cette culture virile. Elles se sont retournées contre eux. Ils s’aperçoivent qu’il n’y a pas d’accomplissement personnel dans ce type de management. Avec la crise ils ne sont plus épargnés et peuvent être débarqués brutalement.
Et c’est justement parce que les cadres sont touchés à leur tour que l’on en parle. Les cas les plus médiatisés de suicides dans les entreprises concernaient des cadres qui pourtant travaillaient dans des locaux flambant neufs équipés avec les dernières technologies. Il y a certainement eu des suicides d’ouvriers avant, mais cela n’intéressait personne. En revanche, que cela touche des cadres c’est le signe que quelque chose ne tourne pas rond.

Capital.fr: Comment peut-on déceler la souffrance chez les cadres ?
Marie Pezé: Souvent un cadre qui va mal n’en parle pas. Il y a peu de signes extérieurs visibles. Il peut consulter un généraliste plus souvent, se rendre régulièrement à l’infirmerie, prendre des psychotropes, être violent avec ses collègues ou avec son conjoint…
Les spécialistes disent qu’il y a de plus en plus de burn out (ndlr: état d’épuisement que le sommeil ne répare pas). Le patient présente alors les mêmes traumatismes qu’une personne qui a reçu une menace de mort, ou qui a échappé à un attentat.

Capital.fr : Un rapport sur la souffrance au travail remis en mai 2008, un nouveau site internet lancé par le ministère…Prise de conscience ou vœux pieux?
Marie Pezé: Pour moi ce sont des vœux pieux car je ne vois que des aggravations. Avec la crise, la pression sur les salariés s’accentue. C’est encore plus facile de faire comprendre aux gens qu’ils doivent rentrer dans le moule car il y a des centaines de personnes qui attendent leur poste. Et si les chèques psy sont la seule réponse apportée, cela ne va rien arranger…J’aurais préféré que l’on crée de nouveaux modules « santé au travail » dans les écoles de managers. Il faut revenir à la description réelle du travail. Tant que les règles d’organisation seront écrites par des personnes qui ne sont pas sur le terrain, nous irons dans le mur.


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